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Changement climatique : comment lutter contre la sécheresse ?

Changement climatique : comment lutter contre la sécheresse ?

En 2018, Sophie Billerey, maire du village des Alliés (165 habitants), dans le Doubs, a pris une décision rarissime : elle a suspendu toute nouvelle construction sur la commune tant que l’approvisionnement en eau potable ne serait pas assuré…

Changement climatique : comment lutter contre la sécheresse ?

De nombreuses solutions sont expérimentées pour permettre d’augmenter les ressources en eau. Première concernée, l’agriculture doit se réinventer.

En 2018, Sophie Billerey, maire du village des Alliés (165 habitants), dans le Doubs, a pris une décision rarissime : elle a suspendu toute nouvelle construction sur la commune tant que l’approvisionnement en eau potable ne serait pas assuré de manière pérenne. « On bâtit, on bâtit mais arrive un moment où on n’a plus la ressource ! » justifie-t-elle. Dès 2019, les faits lui ont donné raison. La commune, jusqu’alors alimentée par Ville-du-Pont, quelques kilomètres plus au nord, se voit privée d’eau. La maire fait venir d’onéreux camions-citernes. Elle souhaite se raccorder à Dommartin, mais l’agence de l’eau, instance qui gère la ressource sur un vaste territoire, lui refuse une subvention. Qu’à cela ne tienne, elle s’obstine et obtient une connexion, en cours de réalisation, avec la ville de Pontarlier, à dix kilomètres.

Cette année, les camions-citernes vont sans doute faire leur retour dans les zones isolées. Dès la fin mai, les scientifiques prédisaient une hausse des températures estivales, avec pour conséquence des restrictions d’eau. Pourtant, mai et juin ont été bien arrosés. « Mais, à cette saison, l’eau de pluie pénètre peu en profondeur. Elle humidifie les sols et profite à la végétation en croissance », explique Violaine Bault, hydrogéologue au Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM). Les nappes d’eau souterraines se sont rechargées cet hiver, mais elles ont commencé leur vidange plus tôt que d’habitude, dès février, à cause du manque de précipitations. Fin mai, leur niveau, légèrement en dessous des moyennes, n’était pas alarmant. Cependant, au vu des autres paramètres – prévisions météo, déficit de précipitations avant mai, assèchement des sols, débits et niveaux des cours d’eau –, le tout nouveau Comité d’anticipation et de suivi hydrologique (CASH) alertait sur le risque de sécheresse estivale dans 80 départements. Tout l’Hexagone – hormis l’Ariège, le Bassin parisien et le nord – était concerné. L’an dernier déjà, 88 départements ont dû instaurer des restrictions. Avec le réchauffement climatique, les sécheresses vont s’allonger : cinq à dix jours de plus d’ici à 2050, prévient Météo-France.

Pendant des siècles, l’eau a coulé de source, ou presque. La ressource était disponible et, dans le cas inverse, on construisait les ouvrages nécessaires pour l’acheminer via les aqueducs et les canaux. « Quant aux eaux souterraines, dont on ne savait pas grand-chose, on estimait qu’elles appartenaient au propriétaire du terrain », rappelle Jean-Daniel Rinaudo, chercheur en socioéconomie au BRGM.

Les choses changent avec le développement des techniques de forage. Paris creuse son premier puits artésien en 1841, alimenté par la nappe aquifère d’Albien qui s’étend sous l’Île-de-France. « Vers 1935, on se rend compte que le niveau de la nappe baisse, du fait de la multiplication des forages réalisés par les industriels. C’est l’heure des premières restrictions. » En 1976, la France cuit durant la grande sécheresse. Le matériel de forage devenu plus abordable, les agriculteurs puisent à leur tour sans limites dans les sous-sols. La prise de conscience environnementale va mettre un coup de frein à ces pratiques.

Votée en 1992, la loi sur l’eau instaure une régulation. Les prélèvements sont interdits dans les zones où les nappes phréatiques ont été trop sollicitées. Des quotas sont instaurés par zone hydrologique, et les compteurs d’eau font leur apparition dans les champs. Cette régulation aboutit à des inégalités de traitement entre territoires voisins, tandis que les restrictions exacerbent les conflits d’usage : les particuliers s’offusquent des arrosages menés par les agriculteurs. « Ils ont investi dans le matériel, pris des risques, aussi considèrent-ils qu’ils sont propriétaires de cette eau », tempère Jean-Daniel Rinaudo qui pointe néanmoins un écueil : « Les moyens de la “police de l’eau” [les directions du territoire] ne sont pas à la hauteur des enjeux. Le ministère veut contrôler 1 % des points de prélèvements chaque année. Il y a évidemment de la triche. Il est temps de passer à une police high-tech. Avec des compteurs à télé-relèves et des images satellite, vous détectez tout de suite les anomalies. »

Depuis 1964, la France est divisée en six bassins versants, c’est-à-dire en six grands réseaux hydrauliques, correspondant aux cinq grands fleuves français – Rhône, Rhin, Loire, Garonne, Seine, auxquels s’ajoute la Somme. Six agences de l’eau ont pour mission de gérer la ressource, la protéger des pollutions et préserver les milieux aquatiques. Financées par un impôt qui figure sur la facture d’eau, elles lancent des appels à projet : ouvrages pour l’usage des eaux de pluie, végétalisation des berges de rivières, achat de zones humides, retenues… « Dans les bassins versants où l’eau est déficitaire ou en équilibre précaire, explique Laurent Roy, directeur de l’agence de l’eau Rhône-Méditerranée-Corse, nous avons instauré des plans de gestion pour la ressource en eau, projets auxquels sont associés l’ensemble des usagers – agriculteurs, collectivités, pêcheurs, associations, industriels – avec l’objectif d’obtenir un consensus. » En 2018, les Assises de l’eau ont conforté le principe.

Dans le même esprit, la loi implique les agriculteurs irriguant en les réunissant dans un organisme unique de gestion collective couvrant un périmètre hydrologique (OUGC). « Ce qui importe, explique Laurent Roy, c’est de mesurer l’impact de tous les prélèvements agricoles sur une même ressource. Une fois le volume déterminé, les membres choisissent la manière de répartir l’eau. » En Isère, l’OUGC porté par la chambre d’agriculture a mis en place une répartition par hectare basée sur les besoins des cultures et les types de sol. Un sol sableux, qui retient moins l’eau qu’une terre riche en limons, s’en verra attribuer davantage D’autres OUGC se basent sur des critères historiques, ce qui pose un problème d’équité. Dans certains secteurs tendus, un nouvel exploitant peut se voir refuser sa demande de prélèvement d’eau.

« Des solutions ? Il en existe toute une palette, assure Laurent Roy, à commencer par la lutte contre les gaspillages, qui concerne tout le monde. Fuites, pertes parfois considérables : dans certains réseaux, plus de la moitié de l’eau se perd avant d’arriver au robinet. En France, le rendement moyen est de 80 %. » Il insiste aussi sur les solutions fondées sur la nature. Une autre piste consiste à augmenter la ressource, d’abord en récupérant l’eau de pluie avant qu’elle ne ruisselle dans les rues et se charge en hydrocarbures et autres produits toxiques. En 2018, le BRGM a cartographié la ville de Rennes (Ille-et-Vilaine) afin d’évaluer la capacité des sous-sols à absorber les précipitations. Depuis, la mairie impose aux nouvelles constructions et aux rénovations d’inclure des surfaces permettant aux eaux de pluie de s’infiltrer. « Il s’agit de forcer l’eau à aller dans le sol, indique Violaine Bault, du BRGM. On peut le faire en ville comme à la campagne. Les haies, les bandes enherbées, les labours tracés à la perpendiculaire de la pente, les cultures d’hiver maintiennent l’eau. » Double bénéfice : ces zones limitent les inondations et alimentent les aquifères.

Autre technique à développer : la recharge des nappes. À Croissy-sur-Seine (Yvelines), l’eau de la Seine est traitée avant d’être injectée dans la nappe de craie. Neuf bassins de rétention ont été creusés, qui tempèrent aussi les crues du fleuve. Recharger artificiellement en eau a d’autres atouts. Cela permet de diluer une pollution dans la nappe, ou d’opposer une barrière à l’eau de mer : celle-ci a en effet tendance à s’infiltrer quand une nappe est insuffisamment remplie. À Hyères (Var), une nappe dénaturée par des eaux salines va ainsi recevoir le secours du Roubaud, un petit fleuve côtier. Les transferts d’eau se pratiquent à plus grande échelle. Le projet Aqua Domitia puise dans le Rhône pour arroser les plaines languedociennes via 140 kilomètres de canalisations.

Depuis le début des années 2000, les prélèvements d’eau ont diminué, sauf pour l’agriculture : elle en a utilisé deux à trois milliards de mètres cubes par an entre 2003 et 2017, essentiellement l’été quand la ressource manque. Or 80 % servent à irriguer 5 % des terres agricoles pour le maïs, la pomme de terre, le soja, les fruits et légumes. Les surfaces irriguées ont triplé de 1970 à 2000, puis légèrement baissé. Le reste permet d’abreuver les animaux et de nettoyer les bâtiments.

Alors que les projections climatiques prévoient une aggravation des pénuries d’eau estivales, comment l’agriculture va-t-elle s’adapter ? Fin mai, le gouvernement a initié un « Varenne agricole ». Parmi les leviers identifiés : améliorer l’irrigation. « L’eau apportée doit être utilisée au maximum par la plante », indique Crystèle Léauthaud, agrohydrologue au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement ( Cirad). Dans le Sud-Est, le remplacement de l’irrigation de surface (ruissellement sur les parcelles via des canaux) par d’autres techniques, comme le goutte-à-goutte ou l’aspersion, assure des économies. Des applications numériques, reliées à des capteurs informant sur le statut du sol en eau, permettent de piloter l’irrigation au plus juste. « Ces outils deviennent indispensables car, face aux aléas climatiques, se fier à son expérience ne suffit plus », estime Stéphane Jézéquel, directeur scientifique d’Arvalis, dont l’application Irré-LIS permettrait d’économiser 10 à 30 % d’eau par an sans baisse de rendement sur les grandes cultures. De tels systèmes existent aussi en viticulture et en arboriculture. Mais « attention à l’effet rebond, prévient Crystèle Léauthaud. Il ne faudrait pas que l’eau ainsi épargnée soit utilisée pour irriguer une nouvelle parcelle. »

Les agriculteurs adaptent aussi leur calendrier. Avancer les semis des plantations de printemps, comme le maïs, évite que la floraison survienne en pleine saison sèche. Selon Arvalis, le maïs est semé trois semaines plus tôt que dans les années 1990. Avec la récurrence des sécheresses et le déclin de l’élevage, le maïs, première culture irriguée coûteuse en eau, a vu ses surfaces baisser de 40 % en Charente. Des agriculteurs testent d’autres plantes comme le lin, le chanvre ou le sorgho, moins gourmands. « Encore faut-il qu’ils trouvent des débouchés, nuance Nicolas Hébert, adjoint à la direction expertise eau et milieux de l’agence de l’eau Adour-Garonne. Le développement d’une filière s’inscrit dans le temps. » À Saintes (Charente-Maritime), la start-up Viridi Gallus compte créer une filière chanvre, de la semence à la fibre vendue à l’industrie textile.

Depuis vingt-cinq ans, 50 agriculteurs de Limagne irriguent leurs céréales avec les eaux usées traitées à la station d’épuration de Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme). Un approvisionnement garanti. Le projet était précurseur dans les années 1990 mais, depuis, la situation a peu bougé. La France ne réutilise que 0,5 % de ses eaux usées, contre 10 % en Espagne, 60 % à Malte ou 90 % à Chypre. En cause, des freins sanitaires et réglementaires. Seul le réemploi pour l’irrigation des cultures et des espaces verts est autorisé. Un décret devrait bientôt encadrer les expérimentations.

« La multiplication des arrêtés sécheresse inquiète industriels et collectivités, pour qui la valorisation des eaux usées est une solution », rapporte Nicolas Condom, président d’Ecofilae à Montpellier (Hérault). La société, en pleine expansion, accompagne 60 initiatives, comme le projet Jourdain de Vendée Eau. Le service public d’eau potable va réinjecter les eaux usées traitées par une station d’épuration près des Sables-d’Olonne (actuellement rejetées en mer), en amont du barrage où puise l’usine d’eau potable. Entre les deux, une unité d’affinage assurera un traitement complémentaire. « L’expérimentation portera sur 300 000 mètres cubes. Il y aura un an de test avant la réutilisation et trois ans d’analyse sur le cours d’eau », précise Jérôme Bortoli, directeur de Vendée Eau. En 2027, si l’expérience est concluante et la réglementation adaptée, 1,5 million de mètres cubes pourraient être réutilisés, soit la consommation annuelle de 12 500 foyers.

Les paiements pour services environnementaux sont un autre moyen de faire évoluer les pratiques. Leur principe : les agences de l’eau rémunèrent les agriculteurs qui adoptent des mesures favorables à la ressource. « Sur 30 territoires (Gers, Tarn…), nous soutenons des systèmes agricoles plus vertueux avec des rotations de culture longues, des prairies, peu d’engrais et de pesticides, la préservation des haies et des zones humides », illustre Guillaume Choisy, directeur de l’agence de l’eau Adour-Garonne, qui y consacrera six millions d’euros par an de 2019 à 2023. Parmi les outils permettant de réduire la consommation, la question du prix s’impose. La mission parlementaire sur les conflits liés à l’eau n’écarte pas une tarification incitative, avec un système de bonus-malus, qui aurait une vertu pédagogique afin de sensibiliser les usagers aux enjeux de la préservation.

Nathalie Picard et Frédéric Karpyta

Référence

Changement climatique : comment lutter contre la sécheresse ?
www.caminteresse.fr

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